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Le Figaro
05 avril 2002

 

ART CONTEMPORAIN: Une 25e édition particulièrement réussie avec 190 artistes de 70 pays

Sao Paulo, biennale des mégapoles

Michel NURIDSANY

A tous les carrefours, la température s'affiche en alternance avec l'heure. Il fait 30, il est 18 h à Sao Paulo (Brésil). Dans le parc Ibirapuera, la biennale s'ouvre à la foule sous d'énormes nuages noirs qui exploseront le lendemain en cataractes. A l'intérieur, chaleur moite et brassage international multicolore. On se croise, on se presse, on se retrouve, on se tape dans le dos en parlant fort : la 25e édition est heureuse et particulièrement réussie.

Après une période de flottement qui, enjambant l'an 2000, fait remonter la précédente biennale à... 1998, l'événement a été confié à Alfons Hug, ex-directeur du Goethe Institut de Brasilia. C'est la première fois que la manifestation a été confiée à un étranger. Pari risqué dans un pays soucieux de s'affirmer culturellement, notamment à l'occasion des grands rendez-vous internationaux et en particulier celui-là qui brille dans toute l'Amérique du Sud, et au-delà, d'un éclat prestigieux. La partie la plus visible du 3e étage du bâtiment, tout en courbes, de Niemeyer a donc été largement offerte aux artistes brésiliens. En compensation. Hug, intelligemment, est allé les chercher aux quatre coins de l'immense pays. D'où l'impression de découvertes qui prévaut ici.

Lorsqu'on sait que chaque pays choisit le ou les artistes qu'il souhaite réprésenter, on peut se demander quel est le rôle d'un directeur de biennale, si ce n'est d'organiser le chaos. Quoi de plus frustrant, au fond ?

Hug a tourné la difficulté en réduisant les participations nationales à un seul artiste et en développant un concept astucieux autour de la notion de ' mégalopole ', choisissant 11 villes et 5 ou 6 artistes par métropole. Il a ainsi pu reprendre la main, mieux affirmer ses choix. Pékin, Tokyo, Moscou, Berlin, Londres, Istanbul, Sao Paulo, Caracas, Johannesburg, Sidney, New York ont été choisies. L'absence de Paris crève les yeux. Scandaleusement. Absurdement : la scène artistique parisienne est aujourd'hui, de notoriété publique, l'une des meilleures du monde et Paris, en tant que mégalopole, vaut largement Istanbul. Bref il y a là une mauvaise manière plus que regrettable. Cela ne nous empêchera pas de considérer qu'en dehors de cette bourde Hug a réussi son affaire.

Disons-le, cette manifestation-là est la meilleure depuis les deux éditions dirigées par Sheila Leirner, en 1985 et 1987, car c'est une vraie biennale contrairement à celles de Nelson Aguilar et Paulo Herkenhoff organisées autour d'une exposition monstre, la biennale étant, alors, réduite à la portion congrue.

Que montre-t-on dans celle-ci ? Des artistes qu'on ne voit pas ailleurs : le Palestinien Sliman Mansour qui peint d'émouvantes roses rouges sur un carré de terre craquelée, Mrdjan Bajic qui, entre ironie et revendication, nous offre son fascinant ' musée yougoslave ' sur ordinateur, le Libanais Nabil Nahas qui se dilapide dans la violence optique de l'éblouissement fractal, le Camerounais Pascal Marthine Tayou avec une installation proliférante de dessins, niches et lampes protégés par des lattes de bois, ou encore le Néo-Zélandais Gavin Hopkins et ses étonnantes photos d'hémisphères en accumulation au mur.

Bien sûr il y a aussi ceux ou celles qu'on retrouve immanquablement d'une biennale l'autre : Shirin Neshat, Gillian Wearing, Sarah Sze, Stan Douglas.

Bien sûr l'' hommage ' rendu à Jeff Koons est décevant, de même que celui accordé à Vanessa Beecroft qui croit qu'il suffit d'aligner des beautés blondes nues et bottées pour faire oeuvre d'art. Bien sûr, transformer Sean Scully en superstar paraît excessif.

Bien sûr on vient surtout ici pour voir des artistes sud-américains et, en dehors des ambiances colorées du Vénézuélien Carlos Cruz Diez et des maquettes de foires de l'Argentin Dino Bruzzone avec pieuvres géantes et éléphants volants, accompagnés de photographies qui les propulse dans le réel, on ne peut pas dire que les surprises viennent de là.

Est-ce si grave, tout cela ? Non, car c'est du côté de la vidéo qu'on trouvera motif de s'enthousiasmer et du côté des trois grands ensembles constitués autour de trois villes : Pékin, Tokyo, Moscou.

Pékin, d'abord. Les toiles du chinois Zeng Hao montrent des corps et des objets flottant sur un fond indécis comme si, dans la société de consommation qui bouleverse la Chine, la place des uns et des autres avait du mal à s'accorder, Yan Lei peint un Pékin à peine futuriste traversé par une route terriblement rectiligne qui troue la ville de part en part, Qui Zhijie joue en virtuose de l'ordinateur et Wang Jan Wei figure, en photo, un pique-nique familial sur gazon artificiel, Huang Yong Ping et Shen Yuan exposent une demi-sphère de plâtre, apparemment minimale. Il faut monter à l'étage du dessus pour découvrir qu'à l'intérieur s'entassent des habitations du genre de celles qu'on trouve dans les favelas.

Conduits par un Victor Misiano commissaire dynamique et disert, les Russes traitent collectivement le thème urbain ; mais on retient surtout l'intervention de Valery Koschlykov qui nous propose une utopie déglinguée en carton et celle d'Alexandre Brodsky qui installe dans d'énormes containers une ville de terre cuite grise en ruine, à l'image de la Russie d'aujourd'hui.

Dans l'importante participation japonaise, on remarque les photographies tendrement ( ?) sadiques de Tatsumi Orimoto montrant sa mère, de très petite taille, terrassée par la maladie d'Alzheimer, dans des situations invraisemblables et l'ironique vidéo de la jeune Tahaino.

A quelques exceptions près, la vidéo est présentée en projection et dans le noir. La plus belle est celle du vietnamien Jun Nguyen Hatsushiba qui filme des triporteurs roulant au fond de la mer dans des ralentis opiniâtres absolument fascinants. C'est là l'une des vraies surprises de la biennale.

J'imagine que, pour ceux qui ne connaissent pas Anri Sala, au Brésil ou ailleurs, les trois oeuvres diffusées ici constitueront une surprise aussi belle. Ce jeune Albanais, ancien élève du Fresnoy, présenté par la France, a filmé le zoo de Tirana où les animaux croupissent dans des cages minuscules rongées par la rouille. Tout autour, de l'autre côté d'un couloir de verre et de métal, on voit que la ville et les immeubles construits clandestinement gagnent sur l'espace public dévalorisé. Un diptyque vidéo donne à voir deux panneaux publicitaires vides sur lesquels se reflète la lumière éclatante du soleil dans une étrange vacance de l'image, la troisième oeuvre montre, sur un petit moniteur, un homme recréant devant un micro le son de tomahawks lâchés sur une ville que l'on devine balkanique.

Jean-luc Moulène, de son côté, présente, dans une salle ovale, 30 photographies et, à côté, des piles de cent mille exemplaires du supplément du journal Valor où l'on retrouve les mêmes photos au même format, que les visiteurs peuvent emporter, l'artiste français interrogeant ainsi les notions d'original et de reproduction.

Autour, des artistes comme Bodys Isak Kingelez parlent d'une douzième ville : la mégapole heureuse. Utopie pas morte, imaginez.