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Le Figaro

13 octobre 1998 

RUBRIQUE: LA VIE DES ARTS

Pour sa XXIVe édition à Sao Paulo; Une biennale anthropophage


Michel NURIDSANY

Partout, dans la rue, dans les galeries marchandes, devant la moindre boutique, des policiers, des gardes veillent. Depuis la dernière biennale, la présence des forces de l'ordre à Sao Paulo, en raison d'une criminalité galopante, s'est accrue dans des proportions impressionnantes.

A la biennale aussi les gardes pullulent. Et les interdits. Paniqués par leur absence d'organisation, les Brésiliens créent des systèmes qui paralysent tout.

La XXIVe biennale s'est placée sous le signe de l'anthropophagie. Pourquoi pas ? : le ' manifeste anthropophage ' d'Oswald de Andrade qui prônait, en 1930, l'appropriation des autres cultures, fonde la modernité au Brésil.

Le ' métissage ' étant à la mode dans le monde, le thème pouvait correspondre à une certaine réalité internationale. Malheureusement, l'orientation donnée, au lieu d'ouvrir la manifestation, l'a fermée. Pour donner plus de corps à sa démonstration à forte connotation nationaliste, Paulo Herkenhoff, le commissaire général, est remonté jusqu'au XVIIIe siècle et a sélectionné une quarantaine d'artistes brésiliens pour une dizaine seulement représentant l'Amérique latine tout entière.

La part de l'international et de l'actualité se réduit, en fait, d'année en année dans cette manifestation qui fut l'une des plus importantes du monde. En 1985-87, avec Sheila Leirner, l'ensemble de l'immense bâtiment de Niemeyer, sur trois niveaux, était consacré à la biennale, chaque pays envoyant là cinq ou six artistes. Ainsi découvrions-nous la scène latino-américaine, peu visible ailleurs, et les artistes latino-américains pouvaient-ils se confronter à la scène extra-américaine.

Portée éducative

Cette année, la biennale proprement dite, réduite à un représentant par pays, tient tout entière au rez-de-chaussée. Une misère. Le deuxième étage est pris par une exposition incompréhensible intitulée ' Routes ', concoctée par sept commissaires représentant sept ' régions ', qui ont sélectionné tous azimuts des oeuvres parfois anciennes (d'Orozco, de Markus Raetz...), parfois non. Pour dire quoi ? Pour rendre compte de quelle situation ? Quant au troisième étage il est occupé par ' l'anthropophagie '. S'y rencontrent Giacometti, Polke, Lygia Clark, Oiticica, Oppenheim dont l'oeuvre (avec son de cloche) pâtit d'être installée à côté de celle tonitruante de Nauman, le saint des saints étant occupé par Goya, Van Gogh, Moreau, Rodin, Magritte, Bacon...

Les raisons de Paulo Herkenhoff pour inclure ces chefs-d'oeuvre dans une biennale d'art contemporain sont peut-être valables vues de Sao Paulo faire venir un public qui boude la manifestation, attirer les sponsors et les journaux, renforcer la portée éducative de l'événement en y attirant même les favelas grâce à un système ingénieux de financement , mais la biennale avec un seul représentant par pays est-elle encore crédible ? Et quelle est sa fonction ?

Un bon cru 1998

Après toutes ces critiques, il nous faut pourtant reconnaître que le cru 98 n'est pas mauvais. Loin de là. Parce que l'architecte Mendes de Raucha a fait des merveilles. Parce que les pays étant conduits à resserrer leur choix ont eu le souci d'être efficaces. Parce que l'absurde exposition ' Routes ' a fonctionné parfois comme une biennale bis. L'Afrique et l'Asie ont ainsi pu nous proposer des perspectives intéressantes.

Saluons aussi la biennale d'avoir eu le courage d'inviter la Palestine en tant que pays à part entière avec un artiste qui tient fort bien sa partition dans le concert international : Khalil Rabah.

D'Afrique, on remarquera, outre les installations du Malien Konaté, les mélanges d'animation dessinée et de vidéo, extraordinairement sensibles, de l'Africain du Sud William Kentridge.

D'Asie, on retiendra deux prestations magnifiques : celle du couple pakistanais Iftikhar et Elisabeth Dadi, qui revisite l'imaginaire du cinéma indien avec une verve flamboyante, et Soo-Ja Kim, qui n'a jamais été mieux inspirée qu'en montrant la vidéo de son voyage en camion sur les balluchons multicolores qu'il transporte et le camion lui-même, à côté.

D'Amérique latine, les surprises proposées nous font regretter leur faible représentation, du Mexicain Carlos Aguirre, qui nous amuse avec ses ' mobiles ' faits de planches de bois, d'os et de lames de scies, à l'Argentin Nicola Costantino, avec ses robes en peau sous vitrine, en passant par le Péruvien Moike Yaker et sa charmante petite maison habitée par des tableaux.

Du Brésil, on retiendra l'hommage à Leonilson, la confirmation du talent d'Ernesto Neto et la vraie révélation de la biennale, peut-être, Nazareth Pacheco qui mêle l'agressif et le séducteur, dans des parures faites de lames de rasoir, d'hameçons et de perles de verre mêlées dans des chatoiements, des transparences délicatement lumineuses.

Pour l'Europe, les Belges se taillent la part du lion avec le proliférant Honoré d'O et Johan Muyle qui a fait la une de tous les journaux brésiliens avec ses figures géantes animées pleines d'humour. La somptueuse peinture de l'Anglais Craig-Martin sur tout le mur du fond et le simple drap blanc déployé sur une grande table où se projetaient les ombres des visiteurs, de Lourdes Castro, nous ont subjugué.

La présence française a connu un immense succès. Pierric Sorin sait séduire à la fois les foules et les happy few. Il exposait notamment une pièce nouvelle faite de soixante moniteurs montrant des visages composés d'yeux et de bouches hétéroclites créant des êtres étrangement troublants. Pièce née de la peur de l'internationalisation. Pièce efficace, drôle et grave, fermée sur elle-même, lançant des propos de vernissage, empêchant tout commentaire.

Réussite au milieu d'une biennale étrange qui, à trop regarder du côté de l'anthropophagie, s'est dévorée elle-même.