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Le Monde 

11 décembre 1992

 

RUBRIQUE: Culture

ARTS Entre vaudou et électricité Un complément de la rétrospective sur l'Amérique latine au Centre Georges-Pompidou

 
HARRY BELLET

Or le catalogue s'oppose formellement à cette interprétation, et les organisateurs y refusent énergiquement toute assimilation à une " posture (ou imposture) ethnocentriste qui inviterait à la " découverte " de magiciens, de prestidigitateurs folkloriques... ". Ils mettent en garde contre une lecture régionale des travaux présentés, et revendiquent une esthétique mondiale. Elle existe, bien entendu, et une artiste brésilienne peut exposer aujourd'hui à la Biennale de Venise, ou à la Documenta de Cassel, une installation titrée en anglais et payable en dollars sur un compte bancaire des Bahamas. Pourtant, le visiteur de l'exposition ne peut se défendre du sentiment que ces oeuvres, dans leur majorité, ont des attaches nationales.

Une affirmation des différences

Bien sûr, les sculptures de la Brésilienne Frida Baranek sont convaincantes, à une échelle " universelle ". Mais elles n'échappent pas à une certaine démesure baroque, " typique " des productions post-colombiennes. La foi proclamée par les auteurs du catalogue en une communauté humaine internationale, transcendée par l'art, est certes généreuse, mais si peu crédible que Sheila Leirner, dans sa préface, doit admettre que " la posture analytique, rationaliste et les attitudes méthodiques et systématiques ne sont sans doute pas le point fort du tempérament latino-américain... ". Elle le définit comme sujet à la passion et à la subjectivité, et, d'une manière générale, plus enclin à la polémique politique qu'à la tradition philologique ou psychanalytique.

Or c'est bien cette impression qui se dégage de l'exposition. L'Amérique latine est un continent où se passe aujourd'hui ce qu'on aimerait voir se dérouler à l'échelle mondiale, une affirmation enrichissante des différences.  Ainsi, les envois postaux du Chilien Dittborn (extraits d'articles de presse publiés le même jour à Santiago et à New-York) sont exemplaires. On ne résumera pas ici une oeuvre forte et complexe, mais sa richesse naît du mélange géographique, historique et autobiographique. De même, une analyse du travail de Juan Sanchez ne peut passer sous silence sa situation d'émigré afro-portoricain vivant à Brooklyn.

La salle regroupant trois Argentins, Florencio Molina Campos, Luis Benedit et Victor Grippo, est à elle seule une ode à la pampa. Les dessins du premier représentent d'hilarants gauchos à la manière de Dubout, sympathiques et inquiétants (mais on ne s'explique pas ce que fait un artiste mort en 1959 dans une exposition consacrée à des tendances contemporaines). Le second exécute une variation sur le thème des bolas, ces boules reliées par une corde que les gauchos jettent dans les pattes de leurs bêtes. Le troisième chante la pomme de terre, l'aliment indigène qui est un apport capital de la découverte de l'Amérique. Il met en évidence leur modernité en les soumettant à un courant électrique. Un peu comme si l'Amérique latine, c'était Penone plus l'électricité.

D'autres artistes aux oeuvres moins connotées n'en sont pas moins intéressants les accumulations de billets de banque usagés, de Jac Leirner, ou les matelas cartographiés à la peinture acrylique, de Guillermo Kuitca.  Toute l'exposition, vivante et passionnante, témoigne du fait que l'art d'aujourd'hui peut atteindre un niveau international sans pour autant se couper de ses racines, et qu'il n'en est alors que meilleur.